





















Les insultes étaient « principalement des maladresses ». Les propos humiliants, aussi. Et les relations avec d’autres hommes imposées à ses anciennes compagnes n’étaient « que des jeux ». C’est, en substance, ce que Philippe R., 35 ans, a expliqué devant la septième chambre du tribunal correctionnel de Versailles (Yvelines), ce vendredi après-midi.
Ancien gendarme mobile dans le quartier militaire de Satory, à Versailles, il est aujourd’hui affecté à un poste administratif dans une compagnie de Seine-et-Marne. Sous contrôle judiciaire depuis janvier 2026, il sera fixé sur son sort le 26 juin prochain.
La procureure a réclamé à son encontre douze mois de prison assortis d’un sursis probatoire pendant deux ans, ainsi qu’une interdiction de porter une arme et d’exercer la profession de gendarme pendant cinq ans. Elle a aussi réclamé un stage de sensibilisation aux violences conjugales et un suivi psychologique « hautement nécessaire ».
Entre septembre 2018 et février 2020, puis entre août 2020 et juillet 2023, au cœur de deux relations de couple régies par le dénigrement, le chantage à la rupture et l’emprise psychologique quotidienne, Philippe R. a contraint deux jeunes femmes à avoir des rapports sexuels avec d’autres hommes, qu’elles étaient invitées à filmer.
Blouson beige sur pantalon noir, les bras croisés derrière le dos, il répond d’abord aux questions du président par un invariable « absolument ». Et assume : « J’ai cette excitation que ma conjointe aille voir ailleurs. Le libertinage, ça vient de moi, mais je n’avais pas besoin de les forcer ».
Au cours d’une audience fleuve, le président, la procureure et l’avocat des parties civiles ont patiemment décortiqué le mécanisme infernal du contrôle coercitif auquel les deux victimes ont été soumises. 2 000 pages de SMS au contenu parfois insoutenable ont été versées au dossier.
Il y S., d’abord, rencontrée sur Tinder et dont il partage la vie pendant trois ans. La famille de la jeune femme vit à La Réunion. C’est une de ses premières relations de couple. Le gendarme lui annonce rapidement la couleur : il est « libertin », dit-il. Et si elle veut rester avec lui, il faut qu’elle fasse avec. Un soir, alors qu’elle prépare le repas dans l’appartement conjugal, deux hommes débarquent à la maison. Elle enchaîne les fellations. Lui dégaine son téléphone pour filmer.
Ce SMS, le 23 février 2023 : « C’est quand que je te vois te faire baiser ? ». Ce chauffeur de VTC qui la ramène au domicile un soir et à qui elle pourrait, là encore, faire une fellation en se filmant, comme le lui suggère Philippe R. par message. Cette photo d’elle publiée à son insu sur un site libertin. Et ce SMS, alors qu’elle venait, une fois de plus, de manifester son aversion pour ces pratiques : « Je respecte plus les chiens que toi : la porte est ouverte ».
Ravagée par cette relation, S. parvient tant bien que mal à s’extraire de la cage et dépose plainte à Versailles en mai 2023. Devant les enquêteurs, elle évoque ce « système basé sur la récompense ». « Ça ne se passait bien entre nous que si j’acceptais ça, raconte-t-elle. C’est un peu comme quand on dresse des animaux ».
Trois mois plus tard, Philippe R. se remet en couple avec D., 20 ans à peine, gendarme réserviste à Versailles. Elle est rapidement confrontée au même menu, avec la même insistance, le même processus de « culpabilisation ». « Petite joueuse ! », lui écrit-il lorsqu’elle explique que la perspective de coucher avec d’autres hommes la dégoûte. Dans un échange de SMS qui a glacé le tribunal, la jeune femme martèle : « J’ai envie de vomir rien que de penser à ça ». Réponse du gendarme : « Bah tu vomiras sur sa b… ».
À force de sollicitations « quotidiennes », D. a cédé deux fois. S., la précédente compagne de Philippe R., a estimé à « au moins dix » le nombre de relations sexuelles auxquelles elle a fini par se plier.
« Le tribunal a le sentiment qu’il y a chez vous un côté pervers. Vous oscillez en permanence entre le marteau et la récompense. Comment allez-vous aborder les dossiers de violences envers les femmes dans votre métier ? Comprenez que cela puisse poser question. Le tribunal est un peu inquiet ».
Une assesseure enfonce le clou : « Un jeu sexuel entre deux adultes consentants ne pose aucun problème. On est dans le même délire ? C’est OK. Mais là, monsieur, la lecture des messages prouve que les personnes en face de vous n’adhéraient pas à ce jeu ». Elle insiste : « Avez-vous, comme c’est souvent le cas maintenant, suivi une formation sur l’accueil des victimes de violences sexuelles ? ».
Philippe R. se souvient même de la date : « octobre 2023 ». « Et alors ? », s’enquiert l’assesseure. « La formation, ça a été un petit plus mais je comprenais déjà la problématique », lâche le prévenu sans rire.
S. s’avance à la barre, à l’invitation du président : « Il m’avait complètement isolée de mes proches. Il m’a fallu trois ans avec un psy pour comprendre ce que j’ai vécu. Si je n’acceptais pas ce qu’il demandait, c’était l’enfer à la maison. Et quand je pleurais, il me disait que j’étais faible ».
Vient le tour de D., qui a assisté à toute l’audience au premier rang, serrée contre la jeune femme dont elle partage les blessures. « C’étaient des assauts permanents, résume-t-elle. Pour lui, un non n’était jamais un non. J’étais bloquée dans un engrenage sans fin ». « Je vais me pendre », avait-elle écrit à Philippe D. au cours de leur relation. Trois ans plus tard, la réponse du gendarme – « Bah vas-y ! »−, la terrasse encore.
Désormais officier dans l’armée de terre, D. panse « doucement » ses plaies avec un nouveau compagnon. Comme S., elle a « réappris peu à peu à avoir une sexualité normale ».
« Monsieur le président, vous avez dit que votre tribunal était inquiet : il devrait être affolé, a plaidé l’avocat des deux jeunes femmes, évoquant un libertinage unilatéral. Après l’affaire de Mazan (les viols subits par Gisèle Pelicot), aucun pénaliste ne peut trouver que ce comportement n’est pas inquiétant pour l’avenir ». La procureure a fait cette sombre projection : « Il n’a absolument rien compris à cette audience et il n’y a chez lui aucun début de travail, aucune remise en question : il recommencera ».
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